43 - Les Jardins d'Azemmour

43 - Les Jardins d'Azemmour

# Posté le mercredi 16 mars 2005 14:54

Modifié le mercredi 16 mars 2005 15:47

42 - Azemmour en couleur (2)

42 - Azemmour en couleur (2)

# Posté le lundi 14 mars 2005 06:37

41- Azemmour en couleur!

41- Azemmour en couleur!

# Posté le vendredi 11 mars 2005 17:09

40-Dibaji à la galerie AKWASS d'Azemmour

Dibaji à la galerie Akwass d'Azemmour)
Un coin de poésie
AKWASS est la toute première galerie d'exposition de la petite ville d'Azemmour, une des plus anciennes villes du Maroc auréolée de légendes et non moins délaissée durant longtemps. Elle semble, depuis quelques temps, renaître sous l'effet d'une embellie qui ne serait pas le fait d'un quelconque lobby. Plutôt, le site traditionnellement connu par le mausolée de Moulay Bouchaïb et de Aïcha Lbahria, est peu à peu retrouvé, revalorisé non sans une forte spéculation immobilière qui frappe la médina anciennement décriée pour être un lieu malfamé où des monuments historiques pourrissent dans l'indifférence générale.
Les taudis tombant en ruines, naguère méprisés, se vendent à prix d'or. Bien avant cette tempête, qui ne profite pas au menu peuple, des peintres, dont Habbouli, Hamidi et Rahoul s'étaient installés dans la ville fuyant le stresse de Casablanca.

Parmi les signes d'embellie de qualité qui feront date il y a cette nouvelle galerie mise en place dans la ville par le plasticien Abderrahmane Rahoul. On y arrive par une ruelle étroite en entrant par la porte principale de la médina, Bab Lmakhzen. Un petit espace qui s'ouvre par une vieille petite porte traditionnelle, rustique bleue fichée de clous. La galerie avait été inaugurée par une première exposition collective des plasticiens issus de la ville, Habbouli, Azhar, Amine, Kalmoun et Dibaji ou fils d'adoption Chaïbia, Rahoul, Zoubeir et Adi. Actuellement la même galerie Akwass abrite, depuis samedi 19 février, l'exposition de Abdellah Dibaji l'un des peintres natifs de la ville d'Azemmour entretenant une relation particulière avec l'estuaire d'Oum Rbii où il avait passé enfance et adolescence face à la lumière qui circule à vol d'oiseau entre eau et terre, là où les eaux de l'océan et du fleuve fusionnent.

L'exposition des derniers travaux de peinture de Abdellah Dibaji est donc la deuxième dans la galerie Akwass. Elle s'inscrit forcément dans la promotion de la nouvelle image de la ville pour laquelle on espère une vraie renaissance qui touche l'arrière-pays rural paupérisé.

La peinture de Dibaji s'inspire, comme le notent les critiques d'art qui l'ont accompagné, de la vie quotidienne ce qui explique son intérêt pour le mouvement, d'où le thème de la foule prétexte pour une peinture essentiellement gestuelle et qui ne cesse d'évoluer à travers d'autres thèmes avec des articulations entre eux ce qui prouve une continuité dans le changement. Une peinture qui se situe dans ce qu'on appelle « la nouvelle figuration ». Cela donne à voir des oeuvres qui jubilent dans l'hésitation entre figuration et abstraction, avec intervention de couleurs vives et très contrastées.

D'emblée les peintures attirent, séduisent par l'orgie des couleurs vives, pures, foncées avec une lumière centrale ce qui trahit une volonté de séduire, terrain glissant avec le piège d'une peinture décorative de technicien coloriste. Pourtant Dibaji se défend de la facilité. Rien de gratuit dans sa peinture, dit-il, car en arrière plan il y a un long travail de construction découlant de sa formation rigoureuse académique qu'il travaille à "déconstruire" ou plutôt désapprendre. Il s'agit en quelque sorte de se débarrasser des connaissances accumulées pour peindre. Comme on dit des poètes anciens qui mémorisent toute la poésie de leurs prédécesseurs pour les biffer de leur mémoire avant de commencer à faire leur poésie propre. Il s'attache à « désapprendre » la facilité technicienne que lui a procurée sa formation rigoureusement académique pour retrouver une spontanéité souhaitée.

Cela équivaut à sortir de la foule des gestes mimés, des sentiers battus où il est si facile de cheminer tant les chemins sont aplanis.

Comme il le dit sa démarche plastique est basée sur la construction. A l'origine il y a le travail, le labeur consistant à construire des formes, dans le respect du modèle et à partir de lui, pour atteindre une perfection. Cela vient de sa formation académique à l'Ecole des Beaux-Arts de Tétouan et l'Académie des Beaux-Arts de Liège où règnent les écoles hollandaise et flamande. Dès lors si le peintre penche vers l'abstraction, sans s'y jeter vraiment, c'est par une profonde conviction ou plutôt par une évolution normale du travail en même temps spontané et réfléchi. Donc rien de gratuit, et l'on est loin de l'artifice. Ce qu'on ressent près de Dibaji c'est une profonde sincérité, une immense foi dans le travail où il s'aménage un coin de poésie.

Saïd Afoulous

Edité le: vendredi 25 février 2005.

l'Opinion
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# Posté le mardi 08 mars 2005 09:48

Modifié le mardi 08 mars 2005 11:44

39 - L'écriture fusionnelle de DRISS CHRAÏBI :

L'écriture fusionnelle de DRISS CHRAÏBI :

Une médi(t)ation entre Orient et Occident ?

Yann Venner, Université Rennes 2

Seul l'imaginaire redonne un contenu à l'idée de

démocratie car il casse l'idée de puissance.

Édouard Glissant

Ce que l'homme imagine est toujours supérieur à ce qu'il voit car l'imaginaire est plus vaste que le sensible

Ceci n'est pas un livre d'histoire mais un roman

A partir de ces deux prémices postulées dans le texte ou le paratexte chraïbien, nous allons étudier comment la fiction (tout en prenant source dans l'Histoire) illustre :

- la résistance et la survivance des Berbères (à travers la dialectique du conquis / conquérant)

- le retour à l'Histoire islamique

- le brassage des civilisations et la naissance d'AL ANDALUS due en particulier aux Berbères.

Nous verrons que les romans de Chraïbi proposent un syncrétisme en marge de l'orthodoxie islamique mais à l'intérieur de l'Islam et comment Chraïbi réconcilie la nature et Dieu, le paganisme des Berbères et l'Islam, par une lecture personnelle et permissive du Coran (influencée par Ibn Arabi ?).

Les cinq romans étudiés pour illustrer la démarche sont :

- Une enquête au pays (EP)

- La Mère du printemps (MP)

- Naissance à l'aube (NA)

- L'Homme du Livre (HL)

- L'Inspecteur Ali (IA)

Pour l'intertexte islamique:

- Le Coran (C) - Traduction de Berque

Une résistance à l'Histoire : Rearticulation of history onto geography

La géographie déployée par Chraïbi, pour évocatrice que soit cette notion d'écriture de la Terre, peut faire office de référence suffisante pour aider à l'imaginaire de l'Histoire : cette écriture de la Terre semble être une résistance intrinsèque à l'Histoire.

Ce temps géologique offrirait ainsi une géographie majuscule plus forte que l'Histoire humaine.

Existerait alors un temps ralenti, parfois presque à la fin limite du mouvant un phénomène d'une extrême lenteur, comme intemporel;Plus lente encore que l'histoire des civilisations, presque immobile, une histoire des hommes dans leur rapport serré avec la Terre qui les porte et les nourrit. C'est un dialogue qui ne cesse de se répéter, qui se répète pour durer, qui peut changer et change en surface, mais se poursuit, tenace, comme s'il était hors de l'atteinte et de la morsure du temps (F. Braudel - Écrits sur l'histoire - p 73).

L'Histoire est soudain rabattue sur son dehors. Le temps de l'histoire se trouve brutalement privé de fondement. Il est désormais à rétablir. A refaire, avec d'autres matières.

Les enjeux sont les suivants : “le seul facteur permanent de l'Histoire, c'est la géographieEnjeux conduisant à des moments purement théoriques où la géographie serait déjà de l'Histoire, où l'Histoire serait encore de la géographie, indécidablement; (F. Braudel - Entre Trias et Crétacé - p 77).

La géographie imaginaire défait ici l'ordre du temps.

Comme l'explique Mircea Eliade :

la conception traditionnelle d'une défense contre l'histoire continue encore aujourd'hui à consoler les sociétés agricoles qui se maintiennent avec obstination dans une position anhistorique et sont, de ce fait, en butte aux attaques violentes de toutes les idéologies révolutionnaires (Le mythe de l'éternel retour - p 159).

Nous rentrons alors dans une dimension cosmico-mythique ; l'Histoire vue par Chraïbi se fondant dans le mythe raconté par la mère d'Ali.

Dans Une enquête au pays, c'est la mère d'Ali qui lui transmet le récit antique selon lequel les dieux ont apporté avec eux ce qu'ils appelaient la loi, des livres qu'ils nous ont obligé à lire : le livre des Youdis, celui des Nazaréens, le Coran des islamiques. - Et quand ils se sont aperçus que leurs livres étaient usés - alors ils ont inventé un autre sortilège : le progrès, la civilisation (EP - 207-208). Les Berbères ont fait mine d'adopter les coutumes et lois des divers conquérants, mais certains d'entre eux arrivent avec le temps à oublier qui ils étaient (EP - 210). La dédicace de La Mère du printemps semble appuyer cet argument ; elle comprend le fleuve qui donne son titre au roman, les Berbères, toutes les minorités du monde, et l'Islam des premiers temps et de l'apogée (située de façon significative à Cordoue, et non à Bagdad - capitale des Abbassides et centre de l'âge d'or de l'Islam).

Si ces romans suggèrent que l'Islam n'est pas plus authentique au Maroc que la culture française, il est hâtif d'y voir un rejet total de l'Islam et de toute civilisation (bien que ceci soit la réaction de Raho Aït Yafelman dans Naissance à l'aube). Dans La Mère du printemps, le récit d'Azoulay explique que le peuple berbère lui-même n'est pas originaire du Maroc, mais que son installation est le fruit d'une migration forcée par les Juifs (MP - p 169). Par un revers de fortune, les Juifs d'Azemmour, expulsés par les Romains, furent accueillis par les Berbères, avec qui ils coexistent en paix (MP - p 170).

L'ancienne religion des Berbères consistait en divers cultes voués aux éléments naturels tels que les rivières, les montagnes et les corps célestes. Dans les romans de Chraïbi, les Berbères se considèrent comme les Fils de la Terre& (MP - p 56). Leur signe est un dessin d'un poisson entouré d'une étoile, d'après l'explication d'Azwaw le poisson pour le fleuve, l'étoile pour ses fils(MP- p 140-141). Dans une scène comique, deux conceptions de l'espace sont contrastées : celle du fonctionnaire de l'état civil Monsieur Léta qui s'efforce de répartir la population selon les quatre points cardinaux, et celle des Berbères pour qui les deux seuls points fondamentaux de l'homme : la terre sous ses pieds et le ciel au-dessus de sa tête (MP - p 29).

Si Chraïbi peint un peuple berbère défavorisé de par sa condition de minorité, opprimé par les vagues de civilisations qui se succédèrent au Maghreb, et qui seul a su rester proche de la nature, quel est le rôle des citations et allusions coraniques qui jalonnent La Mère du printemps et Naissance à l'aube ? Certaines citations ou références à certaines sourates sont récurrentes dans l'½uvre de Chraïbi, et reviennent dans L'Homme du Livre où il n'est nullement question des Berbères.

Le retour à l'Histoire islamique

Chraïbi explique que ses derniers romans, situés dans le passé, ne sont nullement nostalgiques : Mes ancêtres cherchaient à rebâtir une communauté islamique nouvelle, une Oumma à laquelle je suis attaché et à laquelle tous les Marocains sont attachés. C'est pour cela que, depuis La Mère du printemps, j'ai situé l'action de mes romans dans le passé. Simplement parce que je suis tourné vers l'avenirDans les avertissements de La Mère du printemps et de L'Homme du Livre, l'auteur souligne : Ceci n'est pas un livre d'histoire, mais un roman, mettant ainsi en relief leur caractère fictif malgré les personnages historiques.

Chraïbi se garde de représenter ses personnages principaux de façon idéalisée. Ils n'hésitent pas à recourir à des mesures cruelles pour atteindre leurs buts, que ce soit Azwaw envers son clan, Oqba envers les tribus berbères récalcitrantes, ou Tarik envers les Chrétiens. La fin justifie les moyens pour ces trois hommes dont les motivations (la survie de son peuple pour Azwaw, répandre l'Islam pour Oqba, fonder une Oumma pour Tarik) leur confèrent une certaine grandeur.

L'écart entre l'idéal de la Oumma, communauté musulmane dans laquelle régneraient l'égalité et la fraternité, et le clivage entre riches et pauvres à l'intérieur et entre les pays arabes sont soulignés dans les quatre romans. Dans La Mère du printemps et Naissance à l'aube, c'est dans les épilogues qui ouvrent les deux romans que l'inégalité sociale apparaît à travers le personnage de Raho Aït Yafelman. A travers les réflexion de Raho sont fustigés les pays arabes pétroliers, dont la corruption est notoire dans le monde arabe (MP - p 19). Dans L'Inspecteur Ali, une blague raconte le refus d'une maison d'édition saoudienne de publier le Coran à cause des préceptes moraux, sociaux, quinuit au déroulement du récit (IA - p 222). L'altruisme de l'Islam du temps du Prophète, quand ce qu'on appelait la religion était amour du prochain, du faible, du pauvre, de l'orphelin... de l'étranger (MP - p 21) est contrasté avec l'Islam qui succéda, avec une division entre riches et pauvres (MP - p 17). Le parallèle est fait entre l'Islam et le christianisme :

Le christianisme des premiers temps signifiait avant toute chose l'amour du prochain tel qu'il était, en chair et en os sinon en âme, et - l'Islam originel proposait la Oumma, la communauté humaine des tribus et des races, avec l'égalité en toutes choses ici-bas. L'une et l'autre religion parlaient au nom d'un caïd immense qui habitait là-haut dans le ciel. Mais ses ordres n'avaient pas été suivis. Musulmans et Nazaréens avaient passé le plus clair des siècles à s'entre-tuer. Puis, toutes forces unies, ils étaient tombés à bras raccourcis sur tous ceux qui n'avaient jamais entendu parler de ce caïd terrible et invisible, saccageant la terre et ses fils, hommes, animaux et arbres. Ils appelaient cela la civilisation (NA - p 23-24).

Raho, musulman pratiquant sincère, se révolte contre la religion lorsqu'un frère (musulman) remplace le chef de gare français, et lui interdit de distribuer de l'eau aux voyageurs (ce qu'il faisait gratuitement) et découvre qu'un serveur circule dans le train pour vendre des boissons fraîches (NA - p 39-41).

La discordance entre la réalité des sociétés musulmanes et l'idéal de la Oumma est présente dès les moments grandioses de l'Islam au Maghreb que Chraïbi relate. Si la ville de Kairouan semble s'en approcher Il n'y a plus de Berbères. Ni même d'Arabes... Il n'y a plus que des musulmans. (MP - p 126)), la probité d'Oqba et de ses troupes fait figure d'exception comparée au pillage de ses prédécesseurs qui ne se soucient que de butin, alors que la conquête d'Oqba est celle des âmes (MP - p 157). Tarik veut fonder une nouvelle Oumma afin de supplanter la dégénérescence de celle de l'Orient en voie de mort... avec ses divisions sans fin qui ensanglantent la terre et dénaturent la parole de Dieu& (NA - p 55). Cette préoccupation revient à plusieurs reprises dans les réflexions de Tarik - les sectes qui divisent la Oumma en Orient (NA - p 90), la soif de gloire et de pouvoir (NA - p 131) -, et sera couronnée par sa désillusion lors du pillage de l'Andalousie, lui qui avait cru qu'en tournant le dos à l'Orient, ce vieux monde, allafonder une Oumma vierge de toute souillure (NA - p 131).

La décadence de l'Islam est anticipée par Azwaw trente ans après l'arrivée d'Oqba à Azemmour ; il voit que l'Islam se désagrège” (MP - p 212). Devenu l'imam Filani, il reste muet face à la question que l'on lui pose : Explique-nous le Livre... Quel en est le sens pour Dieu ? Et comment les hommes lui ont-ils donné un tout autre sens ? (MP - p 210) Quant à Oqba, pas un seul instant, il ne voulait penser que la foi pour laquelle il mélangeait son souvenir à celui de Dieu, deviendrait un jour sédentaire, comme si plus rien n'était à découvrir, à créer et aimer que le passé.

L'Homme du Livre est situé dans les deux jours qui précèdent la nuit du destin&#, la vingt-septième du mois de Ramadan, qui marque le début de la descente du Coran, mais la vie de Mohammed est relatée grâce à de nombreuses analepses. De plus, des passages du Coran parsèment le récit, sous forme de citations ou d'allusions qui apparaissent à Mohammed en rêve.

La genèse de L'Homme du Livre apparaît dans L'Inspecteur Ali dont le personnage principal et narrateur est Brahim O'Rourke, écrivain de profession, et copie conforme de Driss Chraïbi selon l'avertissement qui insiste sur le caractère fictif des personnages. O'Rourke (dont le patronyme berbère a été doté d'une orthographe anglo-saxonne par son éditeur afin d'attirer les lecteurs) projette d'écrire un livre intitulé Le Second Passé simple, et dont le sujet est résumé par une phrase en italiques qui sera reprise dans L'Homme du Livre : “Si tu ne sais pas ce qui s'est passé avant ta naissance, tu resteras toujours un enfant (IA - p 142 ; HL - p 68). Le narrateur de L'Inspecteur Ali s'exclame :

Voilà la phrase clé, voilà le thème profond ! Derrière les Saddam Hussein et autres rois qui occupaient le devant de la scène, bien avant eux il y avait eu un autre personnage, considérable : le prophète Mohammed... Il était nos tenants et nos aboutissants. Il me fallait le ressusciter, le voir, l'entendre, le comprendre... et le comprendre en cette misérable fin de siècle. Il me fallait désapprendre tout ce qu'on m'avait appris dans mon enfance, rejeter l'hagiographie, les légendes et les mythes... (IA - p 142).

Le besoin de retourner aux sources de l'Islam est explicitement lié à la politique des pays arabes par la référence à Saddam Hussein et aux régimes monarchiques qui gouvernent le Maroc et autres pays arabes. La rédaction de ce roman est postérieure à la guerre du Golfe, qui est clairement évoquée par la première page du manuscrit du Second Passé simple (IA - p 94-95). Un brouillon d'un passage du livre projeté imagine le Prophète se posant la question de savoir s'il accepterait de remplir la même mission au XX° siècle malgré les changements survenus dans son pays natal (IA - p 181).

Les allusions à la politique contemporaine sont amenées par les visions de Mohammed qui le projettent aussi bien dans le passé que dans l'avenir. Mohammed voit un scribe (Driss Chraïbi ?) de l'Occident Extrême (le Maroc, traduction littérale de l'arabe al-maghreb al-aqsa) qui naîtra treize siècles plus tard (donc au vingtième siècle) et qui tente désespérément de ressusciter, de donner un sens à sa vie (HL - p 77).

Chraïbi utilise une métaphore fluviale significative en réponse à la question classique posée aux écrivains écrivant dans la langue du pays colonisateur (le problème de l'écrivain maghrébin d'expression française n'est-il pas de se sentir déchiré entre deux cultures ?) : Pour moi, il y a eu au départ, et il y a toujours le fleuve culturel de mon pays, mais il y a eu des affluents et parmi ces affluents, la culture française. Cette métaphore fluviale est transformée en métaphore maritime dans les titres des parties de La Mère du printemps (Première marée, Deuxième marée) qui représentent les vagues successives des conquérants arabes, la deuxième étant dirigée par Oqba Ibn Nafi. De plus, Azwaw lui-même se fait l'avocat d'un brassage ethnique, y voyant un espoir de régénération (MP - p 138-139). Sa relation incestueuse avec sa fille Yerma restera stérile, malgré son désir de faire germer une tribu nouvelle (MP - p 106) ; mais celle-ci, une fois mariée à un émir arabe, accouchera d'un fils à la fin de Naissance à l'aube.

L'Andalousie symbolise l'union de l'Orient et de l'Occident et sa civilisation cosmopolite est donnée comme exemple de l'identité culturelle de l'auteur. Selon Chraïbi, l'Andalousie était pour nous l'âge d'or : une société ouverte, tolérante et multiconfessionnelle. Cette civilisation n'aurait pas été possible sans les Berbères qui composent le gros des troupes de Tarik. La ville est construite par des bateliers fils du Nil, du Tigre ou de l'Oum-er-Bia (NA - p 56) ; cette naissance d'un monde à laquelle oeuvraient races et peuples à l'unisson (NA - p 63), où convergent les Juifs de l'Oum-er-Bia (NA - p 112), le mathématicien irakien Santraj, l'amiral grec Yannis, est symbolisée par la naissance du fils de Yerma la Berbère et Qaïs l'Arabe. Yerma a auparavant mis au monde sept enfants mort-nés, et sans Azwaw, cet enfant aurait connu le même sort.

La structure de La Mère du printemps est basée sur un enchâssement d'analepses, le roman ouvre avec l'épilogue situé en 1982, la “Première marée” commence en 681, mais une analepse seconde relate les événements ayant eu lieu dix-neuf ans plus tôt, jusqu'à ce que la narration rejoigne 681. Chraïbi associe les invasions au flux et reflux des marées, chaque nouvelle civilisation agissant en quelque sorte comme la couche supérieure d'un palimpseste. La narration est à la troisième personne (excepté les chapitres quatre et cinq de la “Deuxième marée”), le point de vue de la narration est focalisé sur Raho dans l'épilogue, sur Azwaw dans la “Première marée”, et sur Oqba dans la “Deuxième marée”. Par exemple, le narrateur adopte clairement le point de vue d'Azwaw lorsqu'il attribue trois dieux aux Juifs, “[qui] demandaient miséricorde à leurs deux dieux, Yhw et Moussa, et à un troisième dont ils imploraient la venue, un certain Massih” (MP - p 102).

Selon Chraïbi, les civilisations “sont belles au moment de leur naissance. Et je ne connais rien qui soit plus beau qu'une naissance - que ce soit la naissance d'un enfant ou la naissance de l'Islam, par exemple”. Raho établit la même association : “Cet Islam qui était parvenu jusqu'à lui, Raho, n'était-il pas né là-bas dans le temps, tout là-bas dans un désert avide, entre le sable et le soleil - et rien d'autre ? Comme l'Islam et sa destinée, on sortait nu du ventre de sa mère et on retournait aussi nu dans les entrailles de sa mère nourricière, la terre” (EP - p 61). Ce dernier point évoque le Coran qui stipule :

“Lui qui a fait pour vous de la terre un berceau... D'elle Nous vous avons créés, à elle Nous vous ferons revenir, et d'elle une seconde fois vous ferons ressortir” (C - XX:53-55).

La Mère du printemps, Naissance de l'aube et L'Homme du Livre retracent trois “naissances” de l'Islam lors de son avènement dans différentes régions à différents moments historiques : en Arabie, les premières révélations à Mohammed en 610, en Afrique du Nord, la conquête achevée par Oqba Ibn Nafi en 681 et en Espagne, sous la conduite de Tarik Ibn Zyad en 712. L'Homme du Livre est divisé en deux parties, respectivement intitulées “La première aube” et “La deuxième aube”. Le début d'un nouveau jour, ou un nouveau cycle naturel (le printemps dans La Mère du printemps) signale l'avènement de l'Islam. Ces retours en arrière font écho au Coran, dans lequel l'histoire des nations sert de leçon, et qui annonce le déclin de toute civilisation (Toute communauté a un terme”(C - VII:4)).

Le motif de la naissance est récurrent dans les derniers romans de Chraïbi : deux naissances sont décrites dans Naissance à l'aube (celles d'un animal et d'un enfant), L'Inspecteur Ali se termine par un accouchement. Dans L'Homme du Livre, Mohammed revit sa propre naissance. Ces naissances attirent l'attention sur le fait que la naissance d'une civilisation, tout comme celle d'un enfant, est un événement sanglant. Si les mutilations et meurtres commis sur l'ordre d'Oqba sont toujours par représailles, la cruauté de Tarik, dont les commandos sèment la terreur en Espagne pour préparer la conquête, est gratuite. La simulation du cannibalisme des Maures qui prétendent manger un chrétien en réponse à la proposition de paix de la délégation du roi d'Espagne symbolise une civilisation en dévorant une autre (NA - p 120-122). Si les Juifs accueillis par Azwaw ont pu préserver leurs traditions, ils ont cependant dû se soumettre à l'autorité des Berbères (NA - p 111-112). Lors de l'arrivée d'Oqba, les Berbères à leur tour furent soumis à la loi musulmane (avec le choix entre la conversion et la conservation de leurs coutumes).

La révélation divine est associée à la naissance. Le premier signe qui se manifeste à Mohammed dans le récit de Chraïbi est une jarre culbutée qui, “tombée ainsi, - avait la forme d'une femme enceinte - [et dont] coulait l'eau avec un bruit de naissance” (HL - p 63-64). Mohammed voit en rêve que les consonnes se divisaient, s'alliaient à la terre et au ciel pour reformer “La Mère du Livre”, en un accouchement sans commencement sans durée sans fin” (HL - P 71-72). L'expression “La Mère du Livre” est la traduction de “Oumm al-Kitâb”, expression qui vient du Coran (C - XLIII:4). Dans ce verset l'expression signifie la source du Coran (c'est-à-dire la connaissance de Dieu) ; la première sourate du Coran est également connue sous ce nom car dans son essence elle contient tout le Coran. L'expression revient lorsque Mohammed se souvient de la Pierre noire lors de la reconstruction de la Ka'ba (voir Ibn Hicham - 86) : “La mère du Livre” s'entrouvrit et se referma aussitôt. Ce n'était pas encore l'heure” (HL - p 76). Peu avant la révélation, Mohammed se met en position de f½tus sur les lettres Y. S. qui sont elles-mêmes “gravées en forme de f½tus dans la roche” (HL - p 99), il se souvient de “la première mémoire” (HL - p 99) dans le ventre de sa mère, et revit sa naissance qui “fut comme s'il venait de mourir” (HL - p 100). Au moment de recevoir la révélation, il “mourait à lui-même” (HL - p 100), comme si de l'homme au Prophète il devenait une création nouvelle.

Les personnages et l'Islam

Les personnages berbères du vingtième siècle sont décrits comme bien meilleurs pratiquants de l'Islam que les personnages arabes, et ils connaissent le Coran. Même l'âne sait qu'il ne doit pas “projeter son ombre d'animal entre l'homme et l'endroit, là-haut dans la montagne, où renaissait tous les matins le globe de feu” (EP - p 88), ce qui fait allusion à un hadith du Prophète au sujet du Musulman en prière et de la qibla, qui se trouve ici être également le point du lever du soleil. Lorsqu'Ali récite une sourate, Hajja lui répond : “Tu fais des fautes à réveiller les califes dans leurs tombes. Dieu te pardonne !” (EP - p 179). Paradoxalement, ils semblent être restés les seuls à observer les pratiques cultuelles telles les prières et la zaka ; ils sont également les seuls à respecter les valeurs telles que l'hospitalité (EP) et la fraternité (NA). Par contraste, le chef arabe d'Une enquête au pays s'est “détourné” de l'Islam (EP - p 155), l'employé du chemin de fer dans Naissance de l'aube ne se rappelle pas ce qu'est la zaka (NA - p 39). Raho Aït Yafelman “était musulman. De c½ur sinon de pensée” (MP - p 15) ; il a des larmes aux yeux à chaque fois qu'il récite le Coran (MP - p 18). Hineb enfant pleure de joie en entendant les mots “Allah Akbar” (MP - p 56).

Les personnages berbères du vingtième siècle sont en apparence musulmans, Raho est décrit en train de faire sa prière (EP - p 39), certains ont fait le pèlerinage à La Mecque qui leur vaut le respect de tous et le titre de “hajj” (ou Hajja au féminin, comme le personnage que tous connaissent par ce titre). Plusieurs personnages de Chraïbi sont déchirés dans leur foi, entre la foi et le doute pour Tarik et Mohammed, entre l'Islam et le paganisme pour Raho et Azwaw. A travers le personnage de Raho Aït Yafelman (présent dans Une enquête au pays, dans les deux époques de La Mère du printemps, et dans l'épilogue de Naissance à l'aube) se trouvent mêlés Islam et paganisme. Celui-ci “avait rendu sincèrement hommage au dieu impersonnel des monothéistes” (EP - p 40), mais il se souvient également du fait que “bien avant la civilisation ou l'Islam, derrière les événements de l'Histoire, il y avait eu le culte de la terre... [qui] s'était perpétué jusqu'à lui, par voie orale” (EP - p 40). Ainsi, lorsqu'il fait sa prière de l'aube, il se tourne à la fois face à La Mecque (qibla ou direction vers laquelle tout musulman doit se tourner pour prier, où qu'il soit) et au soleil (EP - p 88).

Raho fait sa prière tourné vers La Mecque, mais le passage est ambivalent : “Raho Aït Yafelman se tourna en direction de La Mecque (vers le levant, le renouveau quotidien, le soleil maître des mondes), se prosterna. Il fit sa première prière monothéiste de la journée, celle de l'aurore” (MP - p 20-21). Cette prière soi-disant monothéiste est également dirigée vers le soleil auquel est appliquée une épithète réservée à Dieu dans le Coran (C - I:2). Cette apparente subversion fait écho à un passage d'Une enquête au pays dans lequel Raho fait sa prière du coucher du soleil, et donc dans une mauvaise direction pour quelqu'un situé au Maroc. Il fait néanmoins ses ablutions telles que prescrites par la Sunna (EP - p 61). Raho semble revenir ainsi à une pratique préislamique commune aux Berbères et à certaines tribus arabes qui vouaient un culte au soleil. Mais Oqba, musulman fervent, répétera ce geste en disant : “Allah, Tu n'es pas seulement en Orient, gloire à Toi ! Tu es aussi là-bas, où tous les soirs Tu envoies le soleil vers un but déterminé !” (MP - p 161). Oqba fait allusion au verset suivant : “A Dieu l'orient et l'occident. De quelque côté que vous vous tourniez, là est la face de Dieu” (C - II:115), auparavant cité (MP - p 155). La prière rapproche Raho des Hommes de la première communauté musulmane qui comme lui “n'avaient rien, ne possédaient rien” (MP - p 21). Raho (celui de l'épilogue), tout comme Oqba, est persuadé d'avoir vécu à l'époque du Prophète (MP - p 21, p 145-146). Pour Raho tout comme pour l'auteur, qui précise à la fin du récit qu'il fut “vécu à l'embouchure de l'Oum-er-Bia. Troisième décade du printemps, an 681” (MP - p 214), la nature a conservé l'émotion de la naissance de l'Islam et permet à d'autres hommes de la revivre des siècles plus tard (“s'il ne devait subsister à la fin des millénaires que les rocs et le sable de ce désert, eh bien ! ce sable et ces rocs garderaient encore la trace de la gigantesque émotion d'autrefois” (MP - p 21)).

Cependant, la perversion des idéaux de l'Islam aura raison de la foi de Raho dans Naissance à l'aube, ce qui déclenche sa révolte, plus que la pauvreté des Berbères, c'est l'asservissement de l'eau devenue payante (NA - p 42). Raho s'adresse à Dieu, rejette l'Islam, paie la zaka “afin de n'être plus en compte avec Dieu et sa religion” et se réfugie dans la montagne (NA - p 43).

Les deux derniers chapitres de La Mère du printemps sont narrés à la première personne par l'imam Filani trente ans après l'arrivée d'Oqba à Azemmour. Ce n'est que vers la fin que le lecteur découvre que Filani n'est autre qu'Azwaw. Un dédoublement du personnage s'effectue lors de la rencontre entre Oqba et Azwaw, ce dernier étant spectateur de lui-même dans le récit fait par Filani. Ce procédé narratif renvoie au dédoublement identitaire qui s'est produit chez Azwaw, qui jure à la fois par la Mère du printemps et par Allah (MP - p 214). Bien qu'il ait trahi Oqba, Azwaw est engagé dans une lutte contre lui-même, il se demande : “Qui gagnera ? Le Berbère ou la musulman ? Moi ou moi ?” (MP - p 212). Les dernières réflexions d'Azwaw terminent le roman ainsi : ““Quand il ne subsistera plus rien, il subsistera la Face Sublime de Dieu.” C'est ce qu'affirme le Coran, qui chante dans mon c½ur. Les peuples passeront comme une caravane le long du temps. Et, au bout du temps, il y aura la terre, la lumière et l'eau de mon pays” (MP - p 214). Ce verset du Coran (C - XXVIII:88) est cité auparavant dans le roman dans une prière d'Oqba et de ses hommes (MP - 149).

Dans Naissance à l'aube, Azwaw chemine vers Cordoue où il retrouver sa fille. Tout comme Raho dans l'épilogue, Azwaw contraste la notion de la miséricorde de Dieu avec le comportement des musulmans : “cette foi islamique qui malgré lui venait de l'embraser comme nul incendie au monde. En lui coupant la langue et la parole, le bourreau l'avait du même coup débarrassé de ses illusions sur la religion nouvelle” (NA - p 66). Azwaw subvertit les premiers versets révélés (“Lis ! Au nom de ton Seigneur” (C - XCVI:1)) ; tout en gardant l'injonction coranique, il substitue à Dieu des éléments de la nature (l'arbre et l'eau), et insiste sur le renouveau perpétuel de la nature (NA - p 136). Le rapport d'Azwaw avec l'Islam est comparé à un accouchement continu, des décennies durant” accompagné de “douleurs concassantes” (NA - p 158). Lors de la mise au monde de son petit-fils, il s'exclame : “Je veux la vie ! Bismillahi arrahmani arrahim !” (NA - p 161), c'est-à-dire “au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux”, formule qui précède presque toutes les sourates du Coran, et énoncée par tout musulman avant certains actes. Avant de partir, Azwaw trace sur la porte en caractère arabe le prénom Mohammed, “tel un sceau” (NA - p 165). Ce terme fait allusion à l'expression qualifiant Mohammed de “sceau des prophètes” car le dernier d'une longue succession de prophètes selon le Coran. Azwaw semble ainsi sceller le destin de sa descendance sous le signe de l'Islam : “Pendant des décennies, il avait approfondi le doute, avant d'admettre la profondeur de la croyance. Tout comme il avait combattu la vérité... pour la reconnaître. Il ne pouvait pas aller plus loin. Son oeuvre était achevée” (NA - p 165).

Chraïbi fait de Abdallah Ibn Yassin le descendant d'Azwaw, avec qui “le souffle d'Azwaw Aït Yafelman renaquit. Et avec lui renaquit l'Islam des premiers jours, nu et étranger dans les fastes de la civilisation arabe à son apogée” (NA - P 175). Le personnage historique fut un réformateur rigoureux qui fonda la dynastie berbère des Almoravides, qui régna de 1061 à 1147 sur l'Afrique du Nord et l'Andalousie. Les premières paroles d'Abdallah face à la magnificience de Cordoue posent la question “Où est Dieu ?” (NA - p 184). Alors qu'il s'apprête à diriger la prière, il entend : “Ne récite pas. Pas un mot. C'est Mon ordre. Sors d'ici et agis selon Ma voix” (NA - p 186). Grâce à la dynastie des Almoravides (puis celle qui la détrôna, les Almohades), les Berbères retrouveront leur souveraineté mais dans le cadre de l'Islam (Le Abdallah Ibn Yassin historique suivait le rite malékite de façon stricte ; les Almoravides entreprirent de réislamiser l'Andalousie).

Tarik interprète le Coran de façon non orthodoxe, en donnant un sens hors contexte d'un verset pour en abroger un autre (NA - p 92). Il est néanmoins un “pratiquant sincère” (NA - p 93), qui, au lieu de traiter Azwaw et son “contre-Coran” d'infidèle ou d'apostat, lui voit une utilité potentielle dans la société islamique, car “par ses paraboles sagaces, il aiguillonnerait les docteurs dogmatiques et rigides de la loi. Et, par Dieu et Sa Gloire, l'Islam avait besoin d'être vivifié, maintenu à l'état de veille permanente” (NA - p 137).

Dans L'Homme du Livre, Mohammed est envahi d'un doute qui est devenu certitude : “si un seul atome de ce que j'ai dans le c½ur - et dont je n'ai nulle connaissance précise et que je ne comprends pas - était jeté sur cette colline, elle fondrait” (HL - p 66). Ceci évoque le passage du Coran dans lequel Moïse demande à Dieu de se montrer à lui, ce à quoi Dieu répond : ““Tu ne Me verras pas ; mais regarde la montagne : si elle restait ferme en sa place, alors tu Me verrais”. Or quand son Seigneur eut éclaté sur la montagne, Il la pulvérisa” (C - VII:143) ; ou encore “Si Nous avions fait descendre ce Coran sur une montagne, on aurait vu celle-ci se fendre de la crainte de Dieu” (C - LIX:21). Tarik reprendra le verset à son compte alors qu'il vient de battre le chef d'une tribu berbère au bras de fer : “et si un atome de ce que j'ai dans le c½ur était jeté sur cette montagne, elle fondrait !” (NA - p 100).

Malgré les différences dans les rapports que chaque personnage entretient avec l'Islam, un trait d'union est tracé entre eux par le choix des versets coraniques qu'ils citent, et les libertés qu'ils prennent en les interprétant. Un hadith célèbre du Prophète : “l'Islam redeviendra l'étranger qu'il a commencé par être” constitue l'épigraphe de La Mère du printemps et conclut L'Homme du Livre. Ce hadith revient sous forme d'allusions dans la bouche de Raho qui insinue que les arabes sont redevenus étrangers au Maghreb, et Tarik dans le contexte des Musulmans en Andalousie. Ce réseau tissé par les citations ou l'utilisation d'expressions similaires inclut le scripteur et l'auteur.

Présence de l'intertexte islamique

Citations et allusions coraniques

Certains versets fonctionnent comme leitmotivs dans l'½uvre de Chraïbi, et les citations coraniques qui parsèment La Mère du printemps, Naissance à l'aube et L'Homme du Livre peuvent être regroupées selon les sujets suivants : le cosmos, l'omnipotence et l'omniprésence de Dieu, le jugement dernier et la résurrection ; parmi les sourates les plus souvent citées se trouvent “Yâssîn” (C - XXXVI), “Ouverture” (C - I), “La Lumière” (C - XXIV), “Le Soleil” (C - XCI), “L'Accrochement” (C - XCVI).

Chraïbi introduit des citations du Coran en alphabet arabe. Sous la dédicace d'Une enquête au pays se trouve écrite le “bismillah”(au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux”) en caractères arabes ; Chraïbi place son récit sous la formule pieuse traditionnelle qui précède tout acte d'écriture. Dans Naissance à l'aube, les premiers et derniers chapitres de la partie intitulée “Un monde en marche” sont précédés de la même formule, comme pour affirmer et réaffirmer la loi du narrateur. Le dessin d'une fontaine sur laquelle est gravée une sourate du Coran occupe une page de Naissance à l'aube (NA - p 59). La calligraphie arabe est décrite comme reproduisant la nature : “il suffisait de suivre et de mettre en relief ce que la nature avait en gestation depuis des siècles et des millénaires : de prodigieux dessins qui vous emportaient la vue” (NA - p 57-58). Sur la porte d'un palais, “chaque fleur sculptée avec patience et amour est une lettre de la “Fatiha”” (NA - p 62). La calligraphie est l'art pictural le plus prisé dans la culture musulmane qui interdit la représentation d'êtres vivants. La première sourate du Coran (Fatiha) en caractères arabes occupe une page entière dans La Mère du printemps (MP - p 193 ; intercalée au moment où Azwaw disparaît du récit pour laisser la parole à l'imam Filani), ainsi que la dernière page de Naissance à l'aube. De plus, le mot Allah en caractères arabes est omniprésent dans le récit, incorporé dans la narration (“le mot premier” ; NA - p 57), et écrit à la fin de chaque chapitre.

Le narrateur calque parfois le Coran, par exemple la phrase “et partout, par flots, les hommes entraient dans la religion de Dieu” (MP - p 147) est une traduction d'un verset du Coran, mais elle n'est pas mise en relief par le moyen d'italiques ou de guillemets. En incorporant ce verset “Quand... tu verras les gens entrer dans la religion de Dieu par multitudes” (C - CX:2).

Dans l'avertissement à La Mère du printemps, Chraïbi écrit : “si [la lumière et l'eau] viennent à manquer, l'histoire des hommes tarit”. La lumière et l'eau sont des éléments omniprésents dans le Coran, aussi bien au sens littéral qu'au sens figuré de révélation. La lumière de Dieu est mentionnée à plusieurs reprises dans le Coran (C - LXI:8), tantôt comme représentant la révélation (C - LXIV:8), tantôt pour désigner Mohammed (C - XXXIII:46), par qui la révélation est transmise. La sourate LXI parle de la lumière de Dieu (C - V:8 ; LXI:8 ; IX:32) ; la révélation est la lumière envoyée par Dieu pour éclairer l'humanité (“croyez en Dieu et à Son Envoyé et à la lumière que Nous avons fait descendre” (C - LXIV:8)), le Prophète est une lampe (“Prophète, Nous t'avons envoyé pour témoigner, porter la bonne nouvelle, donner l'alarme / appeler Dieu, sur Son ordre, être un flambeau rayonnant” (C - XXXIII:45-46). La sourate “La Lumière” contient un verset qui revient souvent dans les romans de Chraïbi. L'Inspecteur Ali se termine par une naissance au son de cette sourate dont sont cités : “un olivier qui n'est ni d'Orient ni d'Occident” et “lumière sur lumière” (IA - p 233). Ces deux expressions sont tirées du verset suivant :

“Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Semblance de Sa lumière : une niche où brûle une lampe, la lampe dans un cristal ; le cristal, on dirait une étoile de perle : elle tire son aliment d'un arbre de bénédiction, un olivier qui ne soit ni de l'est ni de l'ouest, dont l'huile éclaire presque sans que la touche le feu. Lumière sur lumière ! Dieu guide à Sa lumière qui Il veut...

... Et Il use, à l'intention des hommes, de semblances, car Dieu est Connaissant de toute chose” (C - XXIV:35).

Ce verset est cité plus longuement dans La Mère du printemps (MP - p 156). Tout comme le figuier est un symbole du Judaïsme dans la Bible, l'olivier symbolise l'Islam dans le Coran.

Quant à l'eau, Berque indique dans son index des concepts et thèmes une cinquantaine d'occurrences (cependant il n'en mentionne que cinq). L'eau est la source de la vie, comme l'indique le verset suivant : “à partir de l'eau, Nous avons constitué toute chose vivante” (C - XXI:30), qui est l'un des plus cités par Chraïbi (MP - p 155 ; NA - p 54 et épigraphe de l'épilogue ; HL - p 35). Azwaw et Tarik diront que “l'eau est la source de la vie” (respectivement MP - 124 et NA - p 90), comme les membres de sa tribu, les Aït Yafelman, Azwaw est un “Fils de l'eau” (MP - p 67). Il se rend compte que les Arabes sont là où il y a les plus grands fleuves, et qu'ils sont à la recherche de l'eau. L'eau est un élément vital, et ce fait est perçu avec acuité dans les régions désertiques ; dans le Coran c'est un don de Dieu : “Lui qui fait descendre du ciel une eau, dont Nous faisons sortir végétation de toute chose...” (C - VI:99). Le parallèle est établi entre le besoin d'eau pour sustenter la vie physique et la révélation divine (qui est sans cesse comparée à de l'eau du Coran) pour entretenir la vie spirituelle (Ali n. 1164). Le Coran insiste sur la nature comme l'un des signes de Dieu, et de nombreux versets tel XXX:22 : “parmi Ses signes, la création des cieux et de la terre et la différence de vos langues et de vos sortes... En quoi résident des signes pour ceux qui savent”.

Nous avons identifié les versets coraniques qui se trouvent dans au moins deux romans. Le début de la sourate “Le soleil” (“Par le soleil et son éclat”) est cité à deux reprises dans La Mère du printemps (MP - 21et 146), de nombreuses sourates commencent ainsi, en invoquant des éléments du cosmos. Un verset de la sourate “Qaf” est mentionné à deux reprises (“Nous sommes plus proches de vous que votre veine jugulaire... (EP - p 199)), une allusion à ce verset sera faite lors de la mort d'Hineb (MP - p 189). Ce verset insiste sur le fait que Dieu est proche des hommes, et cette sourate attire en partie l'attention sur la nature comme l'un des signes de Dieu. Les premiers vers de la sourate “L'envoi” (C - LXXVII:1-12) sont cités dans La Mère du printemps (MP - p 147) et Naissance à l'aube (NA - p 47), car ils annoncent les conquêtes islamiques. La question du vers douze (“A quand l'échéance ?”) revient dans L'Homme du Livre (HL - p 19). “Tu as créé la mort et la vie précisément afin de faire de nous Ta meilleure oeuvre” (NA - p 132 et 186), “Nous avons créé la mort et la vie afin de faire de vous Notre meilleure oeuvre” (HL - p 80) renvoie au Coran (C - LXVII:2 : “La Royauté”).

La sourate “Yâsîn” revient le plus souvent, du moins de nom car elle n'est pas citée. Azwaw nomme son fils d'après cette sourate sur les conseils du juif Azoulay, qui prédit que cela changera le destin de la communauté berbère (MP - p 172). Azwaw récite les six premiers vers de cette sourate à Oqba pour lui prouver sa sincérité (MP - p 203), l'émir Badruddin récite lui aussi cette sourate (NA - p 78). Les vers cités par Azwaw déclarent Mohammed comme l'envoyé de Dieu chargé d'enseigner la révélation aux ignorants (MP - p 203). Dans L'Homme du Livre, la première allusion coranique qui se manifeste à Mohammed sont les lettres Ya Sin, qui donnent son nom à la sourate “Yâsîn”, qui est selon un hadith le c½ur du Coran en ce sens qu'elle résume les thèmes majeurs parmi lesquels se trouvent la végétation, l'eau, le soleil, la lune. Berque voit dans les versets 33 à 44 une “plaidoirie pour la foi fondée sur les signes de la nature”. Dans le récit de Chraïbi les lettres “Y. S.” sont d'abord “comme surgies de la roche” (HL - p 16). Lorsque le premier mot du Coran est révélé (“Lis !”), le récit de Chraïbi diffère de la tradition en ce qu'il omet la présence de l'ange Gabriel : “la Révélation était là, surgie de la roche” (HL - p 101). C'est par l'intermédiaire de la nature que se fait la révélation de Dieu.

Les versets sur la résurrection sont nombreux. “Nous rassemblerons vos os où que vous soyez ; Nous vous ferons revivre” (EP - p 199 ; sous forme légèrement différente dans MP - p 150 ; NA - p 122) ressemble aux sourates XXXVII:16 et LXXV:34. Le cycle de la végétation est donné comme image de la résurrection (MP - 18 ; C - XXXVI:33). La résurrection est le dogme qui revient dans le leitmotiv “se peut-il que, retournés à l'état de poussière, nous devenions ensuite une création nouvelle ?” (NA - p 128 ; HL - p 18 et 24), et “se peut-il que nos ossements soient rassemblés, où qu'ils soient éparpillés ?” (HL - p 74). Cette question, posée par les incrédules, est récurrente dans le Coran et dans les derniers romans de Chraïbi, par exemple : “Alors, quand nous ne serons plus qu'ossements et détritus, on nous ferait resurgir, d'une création nouvelle ?” (C - XVII:49-51), et “l'homme Nous croit-il incapable de rassembler ses os ?” (C - LXXV:3). Le concept de la récurrence de la Création est central dans le système d'Ibn Arabi.

Chraïbi semble citer le Coran de mémoire, ce qui expliquerait les citations approximatives, qui, bien qu'inexactes, n'en changent pas fondamentalement le sens (comme la substitution de “kitabi” (livre) à “Qur'ân” dans une citation du début de la sourate “Yâsîn”). Un élément qui annonce L'Homme du Livre dans L'Inspecteur Ali est une traduction inhabituelle de la formule par laquelle presque toutes les sourates du Coran commencent (“bismillah al-rahman al-rahim”) et généralement rendue en français par “Au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux”, mais qui devient “Au nom de Dieu Matrice et Matriciel” (IA - p 145). L'Homme du Livre s'achève sur Mohammed récitant la révélation pour la première fois, “avec la voix du roc, du ciel, des arbres, des fleuves et des mers, des vivants et des morts” (HL - 102), la traduction de la première sourate du Coran en modifie le sens :

“Louange à Dieu, Maître des univers” (Louange à Dieu, Seigneur des univers)

Matrice et Matriciel (le Tout miséricorde, le Miséricordieux)

Roi du Jour de la Créance ! (le Roi du Jour de l'allégeance)

C'est Toi que nous adorons (C'est Toi que nous adorons)

Et c'est...

Il tomba sur la terre nue,... l'embrassa à pleine lèvres. Et ce fut de là, du ras de la mère nourricière, que sa voix s'éleva de nouveau :

Et c'est Toi dont nous sommes à l'écoute. (Toi de qui le secours implorons)

Mène-nous vers le chemin de l'équilibre... (Guide-nous sur la voie de rectitude) (HL - p 102 ; Traduction Berque).

Le premier changement significatif est celui du deuxième verset, dont la traduction par Chraïbi fait appel à un autre sens de la racine r.h.m. dont sont dérivés les termes al-rahmân, al-rahîm (clément, miséricordieux). Rahim(qu'une voyelle longue différencie de rahîm) veut dire utérus, matrice, et Berque note sur le troisième verset de la sourate L'ouverture (Fatiha) que la racine r.h.m.... évoque une solidarité affective, c.f. rahim (matrice), çilat al-rahim (solidarité consanguine). Cette notion vient équilibrer celle de souveraineté cosmique de Dieu, marquée par le verset précédent (5) qui renvoie à l'une et à l'autre des deux qualifications(C - I:3). Cette traduction peu orthodoxe rappelle la méthode d'Ibn Arabi, dont l'analyse du Coran et des hadiths, basée sur une association de mots, est considérée par certains comme un blasphème. Un hadith de Mohammed, le respect des liens utérins ajoute à la vie est l'épigraphe de la deuxième partie de Naissance à l'aube et de L'Homme du Livre. Ce qui peut paraître à première vue comme une transformation du discours patriarcal de l'Islam peut être rattaché à la philosophie d'Ibn Arabi, pour qui la créativité divine se révèle à travers la femme ; l'être féminin devient alors l'image de la divinité créatrice.

Le deuxième changement est ambivalent car Mohammed semble s'adresser aussi bien à Dieu qu'à la terre, cependant être à l'écoute de la terre et de la nature, c'est être à l'écoute de Dieu dont elle est un signe tout comme les versets du Coran. En effet, le mot âya veut dire signe et est constamment utilisé dans le Coran à propos des éléments naturels comme signes de Dieu ; il désigne également les versets du Coran.

IBN ARABI

Ibn Arabi (ou Ibn Al-'Arabi, 1165-1240) est le seul écrivain mentionné (dans L'Homme du Livre) et mérite donc une attention toute particulière. Ibn Arabi pousse plus loin l'affirmation du Coran qui fait de la nature un signe de Dieu ; le cosmos est un miroir dans lequel Dieu se voit. L'orientalisme a légué une interprétation panthéiste de la philosophie d'Ibn Arabi, réfutée depuis. Tous les spécialistes soulignent la complexité et la difficulté de l'½uvre d'Ibn Arabi (qui couvre tous les domaines des sciences islamiques), ce qui n'a pas empêché son influence de s'exercer dans tout le monde musulman, toutes classes confondues.

Une allusion à la pensée d'Ibn Arabi apparaît dans La Mère du printemps à travers Oqba, qui ne voulait rien conquérir dans ce monde qui n'était que l'apparence face à la Réalité(MP - p 122). La Réalité est un terme récurrent dans la terminologie d'Ibn Arabi. Lors du passage dans lequel Oqba se souvient du Prophète, le mont Arafa (une des étapes du pèlerinage) devient le djebel Rahma, le mont de la Miséricorde (MP - p 146). L'insistance sur la miséricorde de Dieu dans cette erreur apparente - car elle ne peut être que volontaire - renvoie à l'enseignement soufi qui rappelle souvent ce hadith : la miséricorde de Dieu passe toujours avant sa colère. Ibn Arabi avance que même les damnés finiront par bénéficier de la miséricorde de Dieu.

Dans L'Homme du Livre, Mohammed voit Ibn Arabi qui vient d'achever Les Gemmes de la Connaissance, puis un homme qui lit ce livre des siècles plus tard (HL - p 85-86). Ce livre (Fusûs al-Hikam), synthèse du droit, de la théologie, philosophie, cosmologie, psychologie, et du mysticisme islamique, résume la pensée d'Ibn Arabi et est, parmi ses cinq cents livres, celui qui est le plus souvent étudié. Une invitation à reconnaître Dieu dans toute forme de culte clôt Les Gemmes de la connaissance, livre qui est mentionné dans L'Homme du Livre.

Syncrétisme

Lorsque Azwaw exerçait sa fonction de muezzin, sa voix était prisée parce qu'elle rendait aux mots leur qualité orale :par les seules inflexions de la voix, derrière chaque mot, surgissait immémorial le souvenir de l'OUM-AL-KITAB, La Mère du Livre... cette source de la parole à l'état pur... rappelait... cette autre vie... vers laquelle, à la fin de l'humanité..., ils étaient destinés à retourner tous, oui, tous,... juifs, musulmans, nazaréens ou idolâtres de par la Miséricorde de Dieu(NA - p 65). Azwaw est pris pour al-Khadir qui dans le Coran est l'homme vert, ce qui l'associe à la végétation ; de fait la couleur verte est la couleur de l'Islam.

L'émir Badruddin, rat de bibliothèque, lit un traité dans lequel se trouve une citation également présente dans L'Homme du Livre. Si tu ne sais pas ce qui s'est passé avant ta naissance, tu resteras toujours un enfant...(NA - p 74). Tout ce que le texte ne révèle sur l'auteur est qu'il vécut au quatrième ou cinquième siècle. Badruddin se demande :

Se pouvait-il qu'un homme qui avait vécu... avant la Révélation, c'est-à-dire à l'époque des ténèbres, eût expliqué avec tant de clarté ce dont il n'avait eu nulle connaissance : ces mots de lumière sur lesquels les exégètes modernes du Coran se cassaient le cerveau, les dents et la foi ?... Mais,... mais, dans ce cas, il était musulman avant la lettre ? Ou bien alors, la religion n'était qu'un reflet, une goutte du fleuve Vérité ?

Comme des phares dans la longue nuit de l'humanité, de tels êtres reliaient la terre au ciel, et la plus haute Antiquité à ce VIII° siècle-ci. L'Islam se devait de ressusciter leur mémoire, de les recueillir en son sein pour s'ouvrir au monde. Pour devenir adulte par la connaissance du passé (NA - p 74-75).

Si l'Islam reconnaît le Judaïsme et le Christianisme, dont les fidèles sont des gens du Livres, Chraïbi semble vouloir inclure les croyances berbères.

Les Berbères sont donc mentionnés indirectement dans le Coran, car on peut dire qu'ils ont oublié Dieu à cause de la nature. A la fin de Naissance à l'aube, le texte de la Fatiha représente un poisson dans une étoile, reprenant une tradition de la calligraphie qui utilisait des versets du Coran pour représenter des animaux. Les symboles religieux des Berbères (un poisson dans une étoile) représentent de façon métonymique l'eau et la lumière, éléments récurrents dans le Coran et la fiction de Chraïbi. Ce dessin qui clôt Naissance à l'aube fusionne l'Islam et les croyances berbères.

A cette fusion de symboles religieux succède une fusion de lieux de cultes dans Naissance à l'aube. La désignation de la mosquée de Cordoue par le mot composé mosquée-cathédrale est un anachronisme car utilisé lors de la construction de la mosquée en 785 (NA - p 57) et lors de la visite d'Abdallah Ibn Yassin (NA - p 185). Cette mosquée ne fut transformée en cathédrale qu'au XVI° siècle.

L'Homme du Livre insiste sur l'héritage commun aux trois grandes religions monothéistes, et tout d'abord le fait qu'elles virent le jour dans la même région du globe (HL - p 33). Mohammed a des visions d'épisodes majeurs de la tradition judéo-chrétienne et qui sont également plus ou moins développés dans le Coran. Alors que Mohammed est en train de couper un morceau de pain, il voit Jésus lors de la Cène (HL - p 59). Le nom de Jésus n'est pas mentionné mais l'allusion sera claire pour tout lecteur occidental. Un verset du Coran (C - XII:4) rapportant les paroles de Joseph à son père (Ô mon père, j'ai vu onze étoiles. Et le soleil et la lune, je les ai vus prosternés devant moi (HL - p 70)) fait écho aux visions de Mohammed. Un échange de paroles anonymes rend à peu près la question de Zacharie lors de l'annonce de la naissance de Jean (HL - p 75 ; C - XIX:8-9). Une plus grande place est faite à Moïse, le passage de la mer rouge et l'épisode du veau d'or sont brièvement mentionnés. Lorsque Moïse frappe la roche pour trouver de l'eau (C - II:60), Mohammed se pose la question suivante : Était-ce la même eau, sinon la même source [que Zemzem] ?(HL - p 75). Cette question suggère que le Judaïsme et l'Islam sont fondés sur la même substance, malgré les différences. L'eau en tant que parole divine jaillit à différents points dans le temps et dans l'espace, mais malgré les différences entre les religions la révélation est la même. La source de Zamzam, selon la tradition islamique, jaillit lorsque Ismaël enfant gratta le sable. Elle fut retrouvée par le grand-père de Mohammed, à qui fut donné l'ordre en rêve de la déterrer (HL - p 76 ; Ibn Hicham - p 62). Le sacrifice d'Abraham (HL - p 76 ; C - XXXVII:102), Moïse flottant sur le Nil (HL - p 78 ; C - XX:39-40), les Sept Dormants (HL - p 82 ; C - XVIII:9-26), l'Annonciation (HL - p 78 ; C - III:47 et XIX:20-1), la crucifixion de Jésus (HL - p 80 ; C - IV:157) apparaissent à Mohammed en rêve, soit par citation approximative de leur relation dans le Coran, soit par une description succincte de la scène. Dans son roman, Chraïbi ne présente que les éléments communs à la Bible et au Coran, il laisse de côté les points de controverse comme la mort de Jésus sur la croix (formellement réfutée par le Coran) et l'identité du fils qu'Abraham s'apprêtait à sacrifier (Ismaël selon la tradition islamique).

CONCLUSION

En Islam, seul le texte arabe sacré peut s'appeler Coran, toute traduction, aussi fidèle que possible soit-elle, ne reste que cela : une traduction (et donc trahison) du Coran. Traduire implique interpréter ; ainsi, les libertés que prend Chraïbi dans sa transposition du Coran en langue française vis-à-vis du sens généralement attribué sont riches de significations. Si le Coran constitue une force pour Chraïbi, c'est parce qu'il est resté en l'état naissant; c'est-à-dire que ce texte inchangé au cours des siècles peut continuer à donner naissance à d'autres civilisations ; et ce malgré les multitudes de volumes d'exégèse coranique qui s'efforcent de le fixer une fois pour toutes. Le retour à la naissance de l'Islam en Arabie, au Maroc et en Andalousie est une illustration de ce potentiel ainsi qu'une leçon pour ses contemporains.

Dans les romans traités au cours de cette étude, Chraïbi met l'accent sur ce que l'Islam a de commun avec différents systèmes de croyance, en puisant ces similarités dans le texte fondateur de l'Islam. Les citations coraniques récurrentes tissent un réseau entre La Mère du printemps, Naissance à l'aube et L'Homme du Livre. En insistant sur la nature comme un signe de Dieu, Chraïbi réconcilie l'Islam et le paganisme des Berbères. Le culte que les Berbères vouent à la terre, la mère nourricière, est réconcilié avec l'enseignement du Coran, dans lequel le renouveau du cycle végétatif est présenté comme un signe de la résurrection. En qualifiant Dieu de Matrice et Matriciel, Chraïbi rend à Dieu la capacité créatrice que les Berbères attribuent exclusivement à la nature. Alors que le Coran invoque les éléments naturels (entre autres) comme preuve de l'omnipotence de Dieu, Chraïbi fait de la nature l'intermédiaire essentiel par lequel il invite à trouver Dieu. Chraïbi démarque le terrain d'entente qui peut accommoder les anciennes croyances berbères, le Judaïsme et le Christianisme, tout en restant dans les limites prescrites par le Coran, dans lequel son argument prend racine, même s'il se démarque parfois de l'acception usuelle. En empruntant à la pensée d'Ibn Arabi, musulman croyant et pratiquant mais jugé orthodoxe, et en puisant dans le Coran, le syncrétisme que propose Chraïbi est donc en marge de l'orthodoxie islamique mais à l'intérieur de l'Islam.

Chraïbi contextualise la philosophie d'Ibn Arabi au Maroc. Ses derniers romans, riches en citations et allusions coraniques, intègrent les Berbères, Juifs et Chrétiens dans l'Islam. Si Ibn Arabi est sans aucun doute l'un des plus grands penseurs musulmans, dont l'½uvre fait preuve d'une maîtrise parfaite des sciences islamiques et des différents courants, sa méthode d'exégèse lui valut - et lui vaut encore aujourd'hui - d'être considéré par certains comme hérétique.

Le fait de situer ses romans historiques au début de la naissance de l'Islam dans trois régions différentes est un rappel de la part de Chraïbi du potentiel de cette religion, qui peut toujours renaître. Un parallèle implicite est fait par l'auteur avec la situation politique actuelle de nombreux musulmans, victimes de la double dictature de leurs gouvernants et de l'Occident. Tout comme lors de la conquête du Maroc et de l'Andalousie, les motivations sont partagées entre l'exaltation de propager la foi pour les uns, et la soif de pouvoir pour les autres. Chraïbi semble donner une leçon à la manière du Coran, dans lequel les chutes de civilisations sont fréquemment invoquées comme avertissement. La renaissance de l'Islam politique ne peut donc réussir si elle n'est accompagnée d'une renaissance de l'Islam spirituel.

Les écrivains maghrébins francophones se constituent médiateurs entre l'Islam et l'Occident, ils sont perçus par leur lectorat occidental comme les porte-parole de leurs compatriotes. Malheureusement, cette élite francophone est sujette à l'exploitation politique des deux côtés de la Méditerranée, et les préjugés et stéréotypes sur l'Islam colportés par la presse se retrouvent parfois dans les esprits occidentaux. Le passé colonial teinte toujours la réception de la littérature postcoloniale.

Nous dirons donc que les romans étudiés représentent une écriture fusionnelle, basée sur la double culture de l'écrivain marocain, à la recherche d'une identité collective trop longtemps acculturée par l'Histoire officielle et le colonialisme.

Le thème de l'enquête policière sera repris dans un nouveau cycle de romans ayant tous pour héros moderne, l'inspecteur Ali, doublure de Chraïbi. Les mêmes combats contre la nostalgie, la philosophie, la religion, les croyances hypocrites, la puissance du Maghzen contre la Siba*, seront développés dans Une place au soleil (1993), L'Inspecteur Ali à Trinity College (1994), L'Inspecteur Ali et la CIA (1996).

Oui : le temps n'est-il pas venu en effet de dérouter, de faire dérailler vers d'autres voies cette littérature dite maghrébine dont je suis l'ancêtre en quelque sorte ? dit la page 4 de couverture d'Une place au soleil.

Yann Venner, février 2002

*administration centrale du sultanat par opposition à l'état de Siba, de dissidence, qui a longtemps caractérisé les tribus berbères (Gontard)

# Posté le mardi 08 mars 2005 09:32

Modifié le vendredi 11 mars 2005 17:16